NOSTALGIE DE LA MOBILISATION TOTALE


Münster, 1993

Susan Sontag a écrit, en 1974, sur le recyclage de l’art naziste dans son essai sur Leni Riefenstahl, “Fascinating Fascism” et Hildegard Brenner a observée, dans le préface de l’édition francaise de son étude Die Kunstpolitik des Nationalsozialismus, que l’exposition L’art sous le Troisième Reich de 1976, la première realisée après la fin de la guerre, à Frankfurt, menée avec des propos politiques d’éclaircissement par des organisateurs de gauche, a causée un effet contraire à ce que ces organisateurs voulaient produire: la masse du public allemand s’est rejoui en contact avec cette espèce d’art “jolie”, une art qui contenait des formes qu’il pouvait comprendre après des années d’art abstraite qui ne les disait rien.

Le même phenomène s’est observé en 1988, à Munique, pendant l’inauguration du Musée de l’Histoire Allemande, construit sous l’inspiration des Verts, et qui abrite plus de 600 toiles d’artistes nazis. Le public y a acourru en foules, extasié par cette art “jolie”, qui réfletait le gout d’un public “sain”, sans les complications et les déformations de l’avantgarde contemporaine.

Aujourd’hui on voit se produire quelque chose de plus grave: la recupération de la culture de masse du nazisme. L’art plastique n’était qu’un luxe dirigée plus aux autorités du NSDAP qu’au grand public (Hitler était le meilleur client de l’annuelle “Grande Exposition artistique allemande”); la véritable art de masse du nazisme était son cinéma, qui a produit 1.035 films de divertissement.

On peut penser que le danger du réciclage de la culture de masse naziste soit relativisé par le réciclage de n’importe quelle culture par l’industrie culturelle – et on peut citer par exemple le succès extraordinaire de l’exposition “Entartet” Kunst à Berlin en 1992.

L’effet d’une récuperation du cinéma nazi par la TV, le video, le cinéma, les musées, etc. serait ainsi réduit par la divulgation simultanée de tout le cinéma du monde par les mêmes médias.

Mais avec les mélanges incroyables faites par cette industrie culturelle qui tout récycle sans d’autres soucis que de mantenir le public distrait avec des programmes toujours différents, on risque justement de perdre la dimension historique des produits culturels et surtout la signification politique qu’ils possèdent.

Les filmes de Luis Trenker, Leni Riefenstahl, Veit Harlan, tous les Acttualités de guerre produites par les nazistes peuvent aujourd’hui etre achetées par n’importe qui en video. Les filmes de divertissement nazi intègrent les programmes quotidiens de la TV allemande. Les étoiles du cinéma que Goebbels a crée sont célebrés à travers les Seniorenkino, les rétrospectives aux festivals, les hommages à la TV allemande.

Une énorme rétrospective a eu lieu au Deutsches Museum à Berlin de décembre de 1992 à février de 1993 pour la commémoration des 75 ans de l’Ufa: Das Deutsche Bilderimperium, avec l’exhibition, entre autres filmes, de Kolberg (1942-1945), de Veit Harlan, avec la troublante présence de neonazis en uniforme S.A., qui y célebrèrent avec des cries de joie sa nostalgie de la mobilisation totale.

Le recyclage de la culture de masse du nazisme possède sans doute un poids moral. Cette culture de masse est plus assimilé par le grand public allemand que la culture anti-naziste. La culture naziste est en tous cas “allemande” et pas juive, américaine, soviétique. Les producteurs, régisseurs et acteurs du cinéma nazi ont poursuivit ses travaux dans le cinéma allemand d’après-guerre, ont produit des Heimatsfilme, et réussi à donner au grand public allemand une continuité de thématiques et de formes.

On peut constater un des effets de cette continuité et de ce recyclage dans le film révisioniste Stalingrad (1993), de Joseph Vilsmaier, où sous le message pacifiste contre “la folie de la guerre” on peut envisager un autre message – ce de la vision subjective de soldats allemands obligés à tuer les enemmis et à massacrer des civils – des bons et braves soldats qui se voient comme les principales et presque les seules victimes de l’invasion de la Russie, pris dans une piège montée par des mauvais officiers nazis, qui les font sacrifier sans pitié par les russes, commes des innocents moutons par les loups.